Voir une amie pleurer

attentats 13 novembre 2015, Paris, Bataclan, Sweet Cabane

Voir une amie pleurer.

Vendredi soir, mon amie Fabienne a perdu son beau-frère Matthieu. Nous étions réunis chez des amis ce soir-là, avec Fabienne et  son mari. L’humeur était à la légèreté et au bavardage, nous étions contents de nous retrouver et de partager un bon moment ensemble. Au milieu du dîner, sa soeur Aurélie a appelé, paniquée, elle n’avait pas de nouvelles de Matthieu, parti écouter le concert des Eagles of Death Metal au Bataclan. Plus de 24 heures ont passé, rythmées par les recherches de ses proches, la peur, mais aussi l’espoir, jusqu’à dimanche matin où ils ont appris que Matthieu ne reviendrait pas.

Ce garçon, né un 24 septembre, le même jour que moi, aurait pu être mon frère, mon ami, ou bien le vôtre. Il  laisse derrière lui une famille meurtrie et à jamais marquée : une femme, Aurélie, mais aussi un petit garçon de trois ans, une petite fille prévue pour le printemps, des parents et des amis qui souffrent et qui devront apprendre à vivre avec cette perte.

Parce que Matthieu était le parent proche d’une amie, parce que, pas plus que tous les autres, il n’avait mérité ce sort, je suis profondément triste. Je souhaite que Matthieu continue à vivre dans les coeurs, vivant, émouvant, proche et profondément humain

Voici le magnifique hommage de Fabienne à Matthieu, que je suis fière de relayer sur Sweet Cabane parce que la vie de famille, c’est aussi cela.

***

« Matthieu était le compagnon de ma sœur Aurélie. Le papa de leur petit Gary, 3 ans, et d’un bébé qui naîtra au printemps.
Il n’avait pas encore 40 ans. Il aimait le rock, le whisky japonais, le foot, les BD et regarder des séries avec son Aurélie.
Plus que tout il aimait ses amis – nombreux. Ses amis de Jarrie et ses amis de Paris. Ses amis vivant en province et ses amis vivant à l’étranger. Fidèle et incroyablement présent à tous.
Plus que tout aussi il aimait sa famille, dont il était tellement, tellement proche. Ses parents tout particulièrement.
Avec Aurélie ils formaient un couple aussi beau dehors que dedans. Leur complicité sautait aux yeux. Ce genre de couple qui attend chaque soir avec impatience de se retrouver. Qui partage tout, y compris les tâches domestiques. Qui s’échange 65 textos par jour. Qui se prête les écharpes et se tient la main dans la rue.
La paternité a été une révélation pour lui, c’était un père plus qu’investi et attendri. Ils étaient si émouvants quand il étaient tous les trois, Gary en modèle réduit de son papa…éberlués eux même de tant de bonheur et de douceur.
Matthieu était d’une gentillesse et d’une douceur incomparable.
C’était le beau frère parfait, avant tout parce qu’il rendait ma soeur heureuse. Mais aussi parce que quand il était là, il y avait comme une bienveillance instinctive qui s’installait. Il était de ces personnes qui ne se contentent pas d’être supérieurement intelligents et bons. Mais qui nous rendent plus intelligents et meilleurs, tout simplement.
Il était l’homme le plus respectueux des différences que je connaissais. Le plus tolérant a l’égard de toutes les cultures. Le plus prudent aussi.
C’était enfin une étoile montante de la géographie. Universitaire et spécialiste des politiques de gentrification.
Il s’est fait butter par un terroriste. C’est tellement absurde. Tellement infiniment triste.
J’écris pour qu’il ne soit pas un anonyme. Ca non, il n’y arriveront pas ».

Fabienne

Fabienne

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Toutes mes pensées  à Aurélie, à Fabienne, à leurs proches,  et à leurs enfants qui connaissent si jeunes la perte et la douleur.

Je terminerais par ce texte de Jacques Brel, un de mes préférés depuis toujours, que je dédie à mon amie Fabienne :

Bien sûr il y a les guerres d’Irlande
Et les peuplades sans musique
Bien sûr tout ce manque de tendres
Il n’y a plus d’Amérique
Bien sûr l’argent n’a pas d’odeur
Mais pas d’odeur me monte au nez
Bien sûr on marche sur les fleurs
Mais voir un ami pleurer!

Bien sûr il y a nos défaites
Et puis la mort qui est tout au bout
Nos corps inclinent déjà la tête
Étonnés d’être encore debout
Bien sûr les femmes infidèles
Et les oiseaux assassinés
Bien sûr nos cœurs perdent leurs ailes
Mais mais voir un ami pleurer!

Bien sûr ces villes épuisées
Par ces enfants de cinquante ans
Notre impuissance à les aider
Et nos amours qui ont mal aux dents
Bien sûr le temps qui va trop vite
Ces métro remplis de noyés
La vérité qui nous évite
Mais voir un ami pleurer!

Bien sûr nos miroirs sont intègres
Ni le courage d’être juifs
Ni l’élégance d’être nègres
On se croit mèche on n’est que suif
Et tous ces hommes qui sont nos frères
Tellement qu’on n’est plus étonnés
Que par amour ils nous lacèrent
Mais voir un ami pleurer! « 

Emilie.

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